La Belle Angevine

La belle Angevine, Renée Corbeau, fille d’un simple bourgeois, ne produisait pas moins de sensation dans la ville d’Angers ; les églises, les promenades publiques où l’on savait qu’elle devait aller, étaient celles où tout le monde se rendait pour la voir. Son esprit, son caractère, le doux son de sa voix, n’étaient pas moins séduisants que son visage et les grâces de sa personne. Son amour-propre était sans doute agréablement flatté de tant d’empressement, mais son coeur, que rien n’avait encore pu toucher, restait indifférent au milieu d’une foule d’adorateurs, qui lui offraient en vain leur fortune en demandant sa main.

L’université d’Angers était alors très forissante ; un jeune gentilhomme de Seez y arriva en 1594. La présence de cet étudiant produisit parmi les dames le même effet que celle de Renée faisait parmi les hommes ; il devint le sujet de toutes les conversations, tout le monde voulait voir le beau Normand, et pendant quelque temps il partagea avec la belle Angevine l’attention de la ville. Cependant le public, toujours insatiable de sensations nouvelles, désirait de les voir ensemble, pour décider à qui des deux donner le prix de la beauté. Ils ne le désiraient pas moins vivement eux-mêmes, mais cette curiosité fut fatale à l’un et à l’autre. Chacun d’eux n’avait encore rien vu d’aussi beau que soi-m^me, mais, dès qu’ils s’aperçurent, ils sentirent au même instant, elle qu’il était le mieux fait des hommes, lui qu’elle était la plus accomplie des femmes.

Jusqu’alors la conduite de Renée avait été irréprochable : mais l’amour vient de blesser son coeur, elle se plaît à entendre louer celui que tout le monde vante et nomme déjà son amant, celui que toutes les femmes admirent, d’autant plus qu’il est insensible aux avances de la coquetterie ; elle croit sentir au fond de son coeur la cause de son indifférence ; elle lui tient compte de ce qu’elle croit un sacrifice fait à ses charmes ; enfin tout, jusqu’aux vœux du public qui se prononce hautement pour l’union d’un si beau couple, tout concourt à la séduire, à l’énivrer d’amour.

Quand deux amans bien épris ont résolu de se voir en secret, et que ce désir est en quelque sorte favorisé par une approbation générale, il est presque certain qu’ils mettront en défaut la surveillance des parens les plus vigilans ; c’est ce qui arriva bientôt en effet : les deux amans se virent sans témoins. Aux plus tendres aveux succédèrent les sermens d’amour, de fidélité éternelle ; on les répéta mille et mille fois ; dans une autre entrevue, on les répéta encore, puis on finit par les écrire. Le beau Normand fit une promesse de mariage, et, sans attendre la célébration, il réclama, au nom de l’amour, des droits que la belle et trop sensible Renée n’eut pas le courage de refuser.

Les suites de cette union clandestine ne tardèrent pas à paraître. Le père et la mère, instruits de l’état de leur fille chérie, surprirent dans son appartement le jeune homme qui s’y rendait secrètement toutes les nuits. Il ne fallut employer ni les menaces ni la contrainte pour l’obliger à réparer l’honneur de sa maîtresse ; il dit qu’il la regardait déjà comme sa femme, et qu’il était prêt à l’épouser ; on dressa de suite le contrat de mariage, qu’il signa avec un vif empressement.

Cette formalité remplie, le jeune homme partit pour son pays, afin d’obtenir le consentement de ses parens ; mais ils le lui refusèrent. Soit inconstance de sa part, soit complaisance pour sa famille, qui considérait ce mariage comme une mésalliance, le jeune gentilhomme, pour y mettre un obstacle insurmontable, se décida à entrer dans l’état ecclésiastique, et reçut bientôt après les ordres sacrés.

Le père de la jeune personne, instruit de cette perfidie, se pourvoit en accusation de rapt devant le lieutenant-criminel d’Angers, fait informer et décréter contre le séducteur de sa fille. Celui-ci appelle au parlement de Paris ; la procédure criminelle y est confirmée, on achève l’instruction de son procès, et enfin par arrêt il est condamné à être pendu, si mieux n’aime épouser la fille.

En rendant cet arrêt, le parlement n’ignorait pas qu’un obstacle absolu s’opposait à ce que le coupable pût choisir l’une des deux peines que le jugement lui infligeait ; son intention était de le faire mourir pour le punir d’avoir indignement violé un engagement aussi sacré, et d’avoir, pour y parvenir, abusé d’un sacrement pour éluder l’autre, trahissant ainsi tout à la fois Dieu et les hommes.

Le coupable jeune homme, loin de chercher à pallier son crime, reconnaît lui-même qu’il mérite la mort, et il l’attend avec résignation. On le conduit à la chapelle, où il trouve un confesseur ; l’instrument de son supplice est élevé sur la place publique, et déjà il est remis entre les mains du bourreau. La belle Angevine, dont l’amour exalte toutes les facultés, se fraye un passage au travers des archers, des huissiers, et pénètre jusqu’à la chambre où la cour était assemblée ; elle se jette aux pieds des juges, en fondant en larmes, les conjure, dans les termes les plus touchans, d’avoir pitié de deux malheureux ; elle excuse son amant, en rejetant sur elle-même et sur sa propre faiblesse le crime de séduction. Si vous voulez punir une faute à laquelle entraîne un sentiment trop vif, s’écrie-t-elle, mais qui est aussi celle d’un âge où la raison se fait à peine entendre, c’est sur moi que la vengeance des lois doit tomber ; si vous ne pardonnez pas à mon amant, que je subisse la même peine, je suis la plus coupable. Mais si vos cœurs peuvent s’ouvrir à la pitié, ils trouveront le moyen de satisfaire à la justice et d’apaiser mes parens offensés. Dieu, dans sa miséricorde, ne semble-t-il pas avoir envoyé exprès le légat pour concilier ce qui paraît si opposé ? Il doit arriver dans peu de jours avec tous les pouvoirs de Sa Sainteté, et il pourra, par des dispenses, mettre le malheureux condamné en état d’opter, suivant votre arrêt et réparer mon honneur.

Jusqu’alors Renée Corbeau avait paru la plus belle des femmes, mais ses larmes, ses sanglots, son noble maintien, ses traits animés par tous les sentimens qui dans ce moment solennel agitent vivement son âme, semblent l’élever au-dessus de la beauté humaine. Les juges, les auditeurs, tous sont profondément émus et frappés d’admiration par cette scène aussi attendrissante qu’inattendue. Accoutumés à rester froids et impassibles sur leur tribunal, les magistrats étonnés se regardent les uns les autres ; tous cèdent spontanément à l’empire de la beauté dans la douleur, et ils ordonnent aussitôt qu’il sera sursis à l’exécution, afin que le condamné puisse se pourvoir devant l’autorité ecclésiastique.

Le légat, qui depuis fut le Pape Léon XI, étant arrivé à Paris, prit connaissance de cette affaire, et, après en avoir conféré avec les prélats et les docteurs de sa suite, il trouva la perfidie si noire, qu’il jugea que le condamné ne méritait aucune grâce, et il lui refusa les dispenses, quoiqu’elles fussent sollicitées par les plus grands seigneurs du royaume.

Il restait encore une planche de salut aux malheureux amans, c’était de s’adresser au Roi, et ce Roi était le bon Henri. Ce prince connaissait par expérience toutes les fautes que peut faire commettre l’amour, et, contre l’ordinaire des autres hommes, surtout de ceux qui peuvent tout impunément, cette connaissance du coeur humain le disposait à l’indulgence. Aussi voulut-il bien recevoir avec une bonté infinie la requête des deux infortunés, et solliciter lui-même le légat, qui, ne pouvant résister aux vives et pressantes instances du Monarque, accorda enfin les dispenses demandées. Le mariage ne tarda pas à être célébré, et la belle Angevine suivit son mari en Normandie, où ils vécurent dans une union digne de servir d’exemple.

Recherches historiques sur l’Anjou et ses monuments. Angers et le Bas-Anjou. Par J.-F. BODIN député de Maine et Loire, correspondant de l’Institut…, Tome second. 1823. (Chap. XVII, pp. 165-171) – [Googlebooks]

 


Renée CORBEAU

En 1594, un jeune gentilhomme de Séez ( Normandie ) arriva à l’université d’Angers pour y étudier le droit. D’une beauté rare, il ne tarda pas à attirer l’attention des habitans de cette ville, où déjà il n’était bruit que des charmes de Renée Corbeau, surnommée la belle Angevine, fille d’un simple bourgeois, sage et spirituelle. On voulut rapprocher ces deux prodiges, afin de pouvoir admirer ensemble ce que la nature avait de plus parfait. Les jeunes gens ne purent se voir sans s’aimer, et leur passion devint si forte, qu’ils n’eurent bientôt plus d’autre pensée de bonheur que pour un mariage qui les unît à jamais. Aveuglé par sa passion, oubliant que Renée, douée de toutes les grâces et des qualités essentielles dans une femme, était malheureusement privée de fortune, l’amoureux signa à sa maîtresse une promesse de l’épouser. La certitude d’être unie à celui qu’elle aimait l’empêchant de se défier de ses propres forces, ou plutôt soumise chaque jour aux empressemens de son amant, et croyant l’attacher davantage par les dernières preuves d’une tendresse extrême, elle fit céder à son amour ces principes de vertu qu »on se plaisait à citer en elle. Sa faiblesse eut des suites funestes. Etant alors forcée de découvrir son état à ses parens, ceux-ci adoptèrent le seul moyen convenable en pareil cas. Ils décidèrent de feindre un départ pour la campagne, pendant lequel Renée semblant profiter de leur absence, attirerait chez elle son amant, qu’ils viendraient surprendre aussitôt.

Lorsque le jeune homme, tout à son amour, serrait Renée dans ses bras, Renée, le monde entier pour lui, il se vit tout-à-coup surpris par un père et une mère irrités, lui demandant compte du déshonneur qu’il imprimait sur leur front. Repoussant avec énergie les reproches de séduction dont il était accablé, le jeune écolier assura que l’amour qu’il éprouvait pour leur fille était pur, qu’il n’avait point cherché à s’en faire aimer pour tirer vanité de sa conquête, et qu’il était prêt à l’épouser.

Cette assurance calma les parens de Renée, qui proposèrent au jeune homme, pour mettre fin à leurs inquiétudes, de signer sur-le-champ son contrat de mariage avec leur fille. L’amant y consentit. Le notaire, prévenu, n’était pas éloigné : il dressa l’engagement par lequel les deux jeunes gens se donnaient mutuellement l’un à l’autre.

A peine le jeune homme eût-il vu passer l’acte qui le liait à Renée, que cette belle personne, pour laquelle jusqu’à ce moment il avait éprouvé le plus vif attachement, cessa d’être la même à ses yeux. Il se repentit de sa folle conduite, et quittant brusquement la ville sans en prévenir celle qui, peu de jours avant, dirigeait toutes ses volontés, il retourna auprès de son père, et lui avoua avec franchise la passion qu’il avait eue pour Renée Corbeau, et les démarches auxquelles cette passion l’avait entraîné. Ce père intéressé, qui jouissait d’ailleurs d’une certaine aisance, comptant pour peu les qualités solides et brillantes de la jeune fille, déclara à son fils qu’il ne donnerait jamais son consentement à une telle union, lors même qu’il reprendrait ses premiers sentimens. Enfin, soit que le jeune homme cédât aux désirs de son père, soit qu’il ne suivît que sa propre impulsion, à quelque temps de là il embrassa l’état ecclésiastique, et reçut le sous-diaconat et le diaconat, voulant ainsi apporter un obstacle invincible à la durée de son mariage.

Instruite de cette fatale résolution, Renée Corbeau s’abandonna au désespoir et à toute la colère qu’une conduite si indigne devait inspirer à son coeur sensible. Son père se pourvut en accusation de rapt devant le lieutenant-criminel d’Angers, qui décréta de prise de corps le séducteur de la fille.

Le jeune homme ayant appelé de ce décret, l’affaire fut évoquée à l’audience de la Tournelle du Parlement de Paris, présidée par de Villeroy. Le procédé du jeune homme parut tellement odieux aux yeux de tous les juges, surtout à cause des moyens qu’il avait cru devoir employer pour se soustraire à l’accomplissement d’une promesse qu’il avait contractée volontairement, que, suivant la jurisprudence de ces temps là, ils le condamnèrent à l’unanimité à avoir la tête tranchée, à moins qu’il ne préférât remplir l’engagement qu’il avait formé avec Renée Corbeau. L’état qu’il avait embrassé étant un obstacle au mariage, la Cour ordonna qu’aussitôt la déclaration qu’il en aurait faite, il serait conduit au supplice. On le remit alors entre les mains de l’exécuteur, et le prêtre choisi pour l’assister dans ses derniers momens s’approcha de lui. A cette vue, Renée Corbeau sentit son coeur déchiré : ne consultant alors que son amour et son désespoir, elle franchit tous les obstacles, pénétra dans la chambre où les juges étaient encore assemblés, et là, tout en désordre et en larmes, mais inspirée par le sentiment qui l’animait, elle leur parla ainsi :

« Messieurs, je viens offrir à vos yeux la femme la plus infortunée qui ait jamais paru en justice. Vous venez de condamner celui que j’aime ; le crime qu’il a commis vous a semblé irrémissible, et vous avez cru que le mien pourrait s’excuser. Cependant vous m’avez frappée également, et vous me faites souffrir le plus cruel des supplices, puisque l’infamie de la mort de l’homme que je chéris doit rejaillir sur moi. Vous avez voulu qu’il réparât l’outrage qu’il avait fait à mon honneur : le remède que vous apportez à ce malheur me rend l’opprobre de tout le monde ; et malgré l’opinion où vous êtes que je suis plus malheureuse que criminelle : vous me punissez de la plus horrible de toutes les peines. Avant d’être juges, vous êtes hommes : qui d’entre vous n’a pas éprouvé le pouvoir de l’amour ? quel est celui qui ne comprendra pas le tourment affreux que souffre une personne qui aime vivement, lorsqu’elle peut se reprocher d’avoir conduit à une mort infâme l’objet de son amour ? Quel supplice pourrait se comparer à cette pensée insupportable : et la mort qui la terminerait ne serait-elle pas un présent du Ciel ? Je dois, messieurs, éclairer votre justice. Jusqu’à ce moment je vous ai tu mon crime, croyant devoir le faire, afin que vous jugeassiez que je méritais que mon amant réparât mon honneur offensé en m’épousant. Pressée par les remords de ma conscience, je me vois obligée de vous avouer que c’est moi qui l’ai séduit. Oui, je l’ai aimé la première ; je lui ai communiqué le feu dévorant qui me consumait : c’est donc moi seule qui ai causé mon déshonneur, et c’est moi seule qui suis la séductrice. Si la justice réclame une victime, c’est moi qu’elle doit choisir : punissez-moi et sauvez un innocent. Vous avez voulu lui faire un crime de s’être engagé dans les ordres sacrés : cette action n’est point son ouvrage, mais bien la volonté d’un père tyrannique. Devez-vous donc le punir d’un crime qui n’est pas le sien ? Enfin, après lui avoir laissé l’option de m’épouser ou de subir son arrêt, devez-vous choisir pour lui ? et suis-je donc si odieuse à vos yeux messieurs, que vous pensiez devoir ordonner qu’il périsse d’une mort infâme plutôt que de m’épouser ? Son état, dites-vous, l’empêche de le faire. Quoique fille et ignorante, mon amour m’a éclairée dans cette triste circonstance. Ah ! lorsqu’il s’agit de l’intérêt, de la vie de celui que j’aime, quelle science pourrait m’être étrangère ! Je sais, et vous ne l’ignorez pas non plus, messieurs, qu’il peut se marier avec une dispense du pape. On attend le légat de Sa Sainteté : il possède toute la plénitude de la puissance du souverain pontife; J’irai le trouver, je solliciterai de lui cette dispense, et mon amour l’obtiendra, j’en suis certaine. Daignez donc messieurs, vous attendrir sur le sort de deux amans infortunés ; suspendez l’exécution d’un arrêt fatal : l’appareil et l’horreur du dernier supplice ont déjà fait expier à mon malheureux amant le crime dont vous avez voulu le punir. Il est déjà mort mille fois depuis que sa condamnation lui a été prononcée. Que ne pouvez-vous pénétrer dans mon coeur, pour voir par quelles angoisse il est déchiré ! J’ose espérer que la compassion n’est point éteinte dans vos cœurs : conciliez, en cette fatale occasion, la pitié avec la justice, et si vous restez inflexibles, ne me refusez pas au moins de partager le supplice de mon amant, puisque j’ai partagé son crime. »

Renée Corbeau avait prononcé son discours d’une voix claire et sonore, quoiqu’elle eût tous les tons d’une personne vivement affligée. Sa beauté, sa jeunesse et ses larmes attendrirent ses juges, et les disposèrent à lui accorder sa demande. Le président prit l’opinion des membres de la Cour, et prononça qu’il serait sursis à l’exécution de l’arrêt pendant six mois, et que, durant ce temps, l’accusé se pourvoirait.

Peu de temps après, le légat du pape vint en France : c’était le cardinal de Médicis, qui fut depuis pape sous le nom de Léon XI. Quelles que fussent les instances qui lui furent faites pour accorder une dispense à l’amant de Renée, il fut tellement indigné que l’accusé se fût engagé dans les ordres dans le seul but d’échapper à la promesse qu’il avait signée, qu’il refusa ce que l’on réclamait de lui.
La désolée Renée courut se jeter aux pieds du roi. Henri IV, touché de la constance et du courage de cette jeune fille, voulut bien se charger de demander au légat la dispense nécessaire ; et l’on doit penser qu’un tel solliciteur ne pouvait être refusé.
Dès que la dispense eut été accordée, le mariage se fit avec beaucoup de pompe. L’amant perfide rougissant de la trahison qu’il avait pu commettre, fut convaincu chaque jour que son bonheur était attaché à son union avec celle qu’il avait osé tromper ; et il ne cessa jamais de chérir et de révérer la femme à qui il devait la vie et l’honneur.

Edme-Théodore Bourg, Répertoire général des causes célèbres, Paris, 1834-1836, pp. 366-372. [GallicaBnF]


 

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