René d’Anjou, La Fête-Dieu, 1905

René D’ANJOU alias Renée GOURAUD d’ABLANCOURT (1853-1941)

L’Art de Vivre

La Fête-Dieu

in

Carnet de La Femme : Les Femmes du XXe siècle, 30 mai 1905, Année 4, numéro 12.


En province, dans les campagnes, on célèbre encore avec pompe la procession du Saint-Sacrement. Les maisons sont ornées de fleurs, les enfants en gracieux costumes, cierges en mains, suivent heureux et recueillis, la longue théorie qui circule sous le ciel bleu allant vers le reposoir illuminé et fleuri, d’où partira bientôt, avec les chants et la fumée de l’encens, le geste solennel d’une bénédiction.

Cette cérémonie date de bien loin, son origine est belge : ce fut une religieuse hospitalière de Cornillon, près Liège, qui en eut la première idée. En une vision d’extase, elle aperçut un croissant splendide dont la courbure avait une brèche, et il lui sembla que l’explication devait être : le manque d’une fête au calendrier. Elle songea alors à la fête du Saint-Sacrement. L’évêque de Liège soutint son projet sans le voir réussir, et ce fut plus tard, sœur Ève, recluse de Saint-Martin de Liège, qui put faire agréer au pape Urbain IV, que la Fête-Dieu, fut célébrée dans toute la chrétienté, le jeudi après l’octave de la Pentecôte.

Mais il faut arriver au temps de René d’Anjou pour voir, dans tout son pittoresque, les fêtes et les jeux de cette institution.

Le roi, dépossédé de son royaume de Naples et de Sicile, réfugié à Aix en Provence, y tenait une cour brillante où il protégeait magnifiquement les lettres. Beau-frère de Charles VII, oncle de Louis XI, gendre du roi d’Angleterre Henri de Lanéastre, il conservait, plus que tous ces monarques, un entourage intellectuel, épris d’art, de littérature, de poésie. Il imagina les scènes de la Fête-Dieu, dessina les costumes, fit des airs naïfs et l’on joua, dans tous les carrefours des pantomimes à la fois profanes et religieuses.

On représenta pour la première fois, cette pièce étrange en 1642. Elle fut reprise d’année en année et dura jusqu’en 1790. Voici à peu près le programme que la tradition nous a conservé : trois personnages choisis parmi les plus importants de la ville, figuraient les trois-ordres et présidaient chaque année aux jeux de la fête Dieu. C’étaient : le prince Amour, pour la noblesse ; l’abbé de la Jeunesse, pour le clergé, et le roi de la Basoche, pour le tiers-état. La veille de la fête, le roi de la Basoche et l’abbé de la Jeunesse parcouraient la cité, précédés de galoubets et de tambourins, et se rendaient à l’hôtel de ville pour se joindre à la procession nocturne, appelée : Lou-Gué.

Cette étrange cavalcade comprenait les dieux de l’antiquité païenne : l’Olympe et les Enfers. La Renommée ouvrait la marche, vêtue d’une robe jaune, de laquelle sortaient deux grandes ailes d’oie, au cou, une fraise, au bonnet rouge, quatre petites ailes, aux mains, la trompette. Puis Pluton en robe noire flammée, Proserpine en deuil, torche au poing. Neptune en vert d’eau, les Nymphes, les Satyres, le dieu Pan. Apollon jouant de l’archet, puis le maître des dieux couvert d’une tiare blanche, un bouquet de plumes de paon devant lui. Vénus l’accompagne entourée des Jeux, des Ris, des Plaisirs. Derrière le char viennent les trois Parques : Clotho tient une quenouille, Atropos coupe avec de grands ciseaux, à chaque instant, le fil que lui tend Lachéris. Tous ces personnages passent à cheval et occupent les rues jusqu’à minuit.

Aux premiers rayons du jour, le bon roi René fait apparaître le Christianisme sortant radieux des ténèbres du passé, la mythologie n’est plus, voici la représentation des pieuses légendes de L’Ancien et Nouveau Testament. La Reine de Saba s’avance, habillée comme une dame du XVe siècle, elle vient visiter Salomon, qui danse devant elle, au son du tambourin, avec des grelots aux jarretières, et en main une épée surmontée d’un minuscule temple de Jérusalem. Plus loin « la belle Etoile », portée au bout d’un bâton, guide les rois Mages, puis Moïse, le Veau d’or autour duquel dansent les Israélites – ce veau est figuré par un malheureux matou qui, hissé sur une planchette, au bout d’un bâton, miaule et roule des yeux désespérés. – Hérode paraît, couronne en tête, un soleil d’or sur la poitrine, il est suivi d’enfants en chemise, d’un fusilier et d’un tambour. A un signal, le fusil part et les enfants tombent les uns sur les autres, c’est le massacre des Innocents.

Les apôtres se présentent : Judas en tête, tenant la fatale bourse, saint Paul avec une épée, d’autres portent des attributs divers, et le Christ les suit, traînant sa croix.

Satan et sa cour font partie du cortège. Ils ont des fourches, des cornes, des grelots : cette troupe maudite poursuit Hérode pour le punir du massacre des Innocents.
Une autre scène pittoresque marque un des groupes : c’est la « petite âme ». Un adolescent en blanc, les cheveux épars, s’avance avec une croix qu’il embrasse, escorté de son ange gardien ; des diables le harcèlent avec des bâtons, son ange le défend et met l’enfer en fuite.
Les lépreux passent en dansant – tout le monde danse en cette procession – puis saint Christophe avec l’Enfant Jésus assis sur son épaule, enfin la Mort termine la procession et balaye le sol de sa faulx.

Telles est l’histoire inventée par le roi qui mérité le surnom de « Bon ». Elle fut jouée à l’infini, des souvenirs même vivent encore de  ses singuliers épisodes. Par exemple, en Espagne, la procession de « Corpus » possèdes des « Séis » – enfants de chœur – qui dansent autour de l’Arche d’alliance.

A Angers – malgré les difficultés actuelles – la procession du Saint-Sacrement s’accomplit toujours avec une grande solennité. Le cortège traverse la ville décorée d’arcs de triomphe en mousseline et en fleurs, pour se rendre au reposoir situé sur le tertre Saint-Laurent. Autrefois René d’Anjou suivait encore cette procession, il marchait en tête des ménétriers et de la corporation des pêcheurs de la Maine, qui l’avaient surnommé le « Roi des Gardons ». Il portait en main un cierge.

Aujourd’hui les temps sont changés… mais puisque la roue tourne, comme tout ce qui est dans l’univers d’ailleurs, y compris les humains…

René D’Anjou

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s