René d’Anjou, Légendes d’après l’Eden, 1905

René D’ANJOU alias Renée GOURAUD d’ABLANCOURT (1853-1941)

Légendes d’après l’Eden

Légendes

in

Carnet de la Femme : les femmes du XXème siècle, 30 janvier 1905 (4ème année, numéro 4)


Les premières fleurs

Quand Raphaël, armé de son glaive de feu, eut fermé derrière Adam et Ève, l’entrée du Paradis terrestre, les deux premiers enfants de Dieu s’en allèrent pleurant, à travers les épines qui déchiraient leurs pieds nus.
La nature, domptée au bienheureux séjour, prenait sa revanche, dès les entours et épandait à perte de vue les ronces et les herbes nuisibles. Ève écartait de la main les rugueuses lianes tandis que les oiseaux, au lieu de venir comme la veille se poser sur ses épaules pour frôler de leur bec ses joues roses, s’enfuyaient effarés devant l’être fautif qui avait perdu le charme…
Un soleil ardent brûlait  les deux malheureux qu’aucune ombre ne protégeait plus. Las le premier – car l’homme devant la peine est toujours le plus faible – Adam dit :
– Reposons-nous, si nous pouvions dormir, nous oublierions peut-être…
Et la femme obéit.
Alors le premier des humains passa dans les cheveux d’or de sa compagne une main caressante, il essaya de calmer la cuisante plaie de la douleur avec le baume de la tendresse et, parmi les boucles éparses de compagne, il recueillit de frêles graines qui s’étaient accrochées là pendant le dernier sommeil d’Ève sur la mousse de l’Eden.
Ces pauvres petits souvenirs de tant de joies causèrent à l’exilé un élan d’amour.
– « O Seigneur, dit-il, tu m’as laissé une consolation en me conservant des germes. Je vais arracher de la terre les plantes nuisibles et je sèmerai en leur place celles qui viennent de notre beau jardin perdu. » Ce disant, il se mit à l’ouvrage, il confia au sol vierge les graines d’espérance…
Et les fleurs naquirent, amenant sur les lèvres d’Ève, le premier sourire…
Après la faute et sur le lieu terrestre, la première parure.

Les premières larmes

Adam et Ève, chassés de l’Eden, erraient au travers de la terre aride. Moins bien vêtus et protégés que les animaux couverts d’une toison et armés de défenses naturelles, ils étaient plus misérables que les bêtes de la création.
Ève habituée aux mousses épaisses et molles du Paradis terrestre, se laissa tomber sur le sol rugueux et fondit en larmes, tandis que son compagnon, ému et surpris de cette première manifestation de la douleur, s’éloignait pour chercher la maigre provende des exilés.
Alors l’ange gardien de la femme recueillit les pleurs de ses yeux et les porta au Créateur.
– Aie pitié, Père tout puissant, de la faiblesse de la créature.
– Non, dit le Maître, ces larmes restent vaines, quoique bien amères, parce qu’elles ne sont versées que sur une personnelle souffrance.
Et l’ange revint.
Il étendit son aile sur le front de l’affligée et lui inspira cette prière :
– Oh ! Père sévère et juste, pardonne une faute qui déjà porte en elle-même son châtiment et n’abreuve pas mes enfants des tortures que j’ai méritées. Donne à ma triste lignée le bonheur et la rédemption.
L’ange s’envole de nouveau emportant d’autres larmes et le Père Éternel dit :
– « Ces larmes sont bénies parce qu’elles ne sont pas égoïstes, parce qu’elles contiennent l’oubli de soi et la pensée des autres. Tout le pays qu’embrassent les yeux qui les ont répandues sera fertile et productif, l’humanité venue en ces lieux connaîtra la joie d’aimer. »
L’ange reprit encore le chemin de la terre. Il trouva Ève endormie, les cils embués de transparences liquides où le soleil mettait des nuances d’aigues-marine. Et son visage s’épanouissait, car elle voyait en rêve, dans la série des siècles, les larmes de ses enfants acheter pour leurs frères des sourires ! …

Le premier né

Sur la terre rouge, où la première femme se tordait de souffrance, l’enfant venait de paraître et criait la douleur d’être né !
L’homme, les bras fortement croisés sur sa poitrine, regardait stupéfait d’épouvante.
D’un enroulement lent, doux ainsi qu’une caresse, le serpent formait autour du petit une vivante corbeille.
Tout blanc dans ce sombre anneau le bébé ressortait fragile, menu, misérable graine d’humanité maudite.
La tête du monstre se balançait sur lui dardant ses yeux ronds sur la pauvre figure bouffie que sa langue visqueuse frôlait comme pour un baiser.
L’homme saisit une hache de pierre, menaçant.
Le reptile siffla, détendit son long corps, et en quelques ondulations, disparut.
Eve, épuisée, saisit d’un bras faible l’innocente victime et la pressa étroitement sur son coeur.
Adam ayant laissé tomber sa hache, les yeux aux confins de l’horizon, songeait.
Il voyait l’univers entier gémir. Les arbres battus par le vent craquaient, les animaux hurlaient, les femmes criaient les tortures de la mère, les hommes dans l’acharné combat pour la vie jetaient des lambeaux d’honneur… et par dessus ces détresses mortelles le Crateur immuable planait :
« Souffre et pleure humanité coupable, l’éternité te vengera, car toute peine achète une joie. »

René D’Anjou

 

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