René d’Anjou, La Parisienne aux Sables, 1906

René D’ANJOU alias Renée GOURAUD d’ABLANCOURT (1853-1941)

La Parisienne aux Sables

Chronique

in

Carnet de la Femme : les femmes du XXème siècle, 15 octobre 1906 (6ème année, numéro 26)


La montagne et la mer : Deux rêves d’été !
Rêves réalisables pour beaucoup, car on dirait que les fortunes croissent avec l’extension des goûts modernes… Jadis, peu de privilégiés voyageaient, aujourd’hui c’est le gros de la flotte citadine qui s’en va … le commerce même ferme boutique, écrit nettement sur ses volets clos : « fermé pour cause de villégiature jusqu’en septembre ». C’est l’art de prendre la vie par son meilleur côté, d’en chasser le plus d’ombre possible et – ose-t-on dire sans paradoxe – que c’est aussi le plus méritant parce que c’est glorifier le Créateur que de profiter de ses dons.
La montagne bleue perdue dans les lointains du ciel, la mer immense panachée d’écume, reposent, inspirent, calment et d’autant mieux qu’elles suivent la pente – au figuré, je pense à moins que l’émoi Chylien ne nous gagne – des idées actuelles, elles se démocratisent.

Aux Sables d’Olonne, d’où je vous écris, on peut voir sur la plage, des bandes de bambins échappés des villes, ils jouent, rient et se baignent sous l’œil bienveillant de quelques surveillantes. Chacun de ces petits coûtent 35 francs pour un mois, voyage compris et il jouit d’un bonheur rare que l’un m’a traduit par ces mots : « Ici, on n’est pas battu, on mange son soul et on saute ! » – « Cela te fait l’effet du Paradis ?  » Il me regarde surpris, il a environ six ans, et ce mot de poésie et d’espoir : le Paradis, n’évoque rien en sa petite âme close. Hélas, c’est encore bien moderne cette ignorance, l’enfant de six ans jadis entrevoyait un Paradis de roses et de bonbons où allaient les enfants sages.

A côté des colonies scolaires se trouvent des groupes de : « La nature pour tous ». Ceux-là appartiennent aux ouvriers des grandes villes, ils se sont réunis en petit phalanstère et pour une somme des plus modiques viennent prendre quelques « bocks » d’air pur.
Ils jouent au petit palet au ras du flot, grands enfants, comme la plupart des gens du peuple qu’un rien amuse, arrête, retient.
Entre ces « heureux » passent des femmes en brillantes toilettes de broderies et de dentelles, des enfants courts vêtus, jambes nues, roses et riants, des hommes en flanelle rayée, jumelles en main, des ânes mal menés, piqués par des gamins bruns armés de fouets et d’aiguillons, des cyclistes en mal d’équilibre, des pâtissiers avec des mânes pleines de gâteaux … Partout de la vie et de la joie, une succession de fêtes, courses de chevaux, concours de châteaux de sable pour les petits, de cerfs-volants, de croquet…

A l’horizon, l’escadre ponctue la baie de ses navires de guerre. Et cela rappelle le passé de ce port aujourd’hui tranquille, mais dont les eaux furent teintes de sang au temps des guerres de religion, quand les armes de Richelieu vinrent déloger les calvinistes retranchés à la citadelle d’Arundel devenue un phare à présent.
Ce nom rappelle un petit roman d’amour.. Un jeune officier de chevau-léger du roi Louis XIII, nommé Tollet de Beauchamp, étant gouverneur de la forteresse de la Chaume. Il s’éprit de la fille du receveur des finances des Sables : Jane Aimée Cardin, une jolie et accorte Sablaise, et l’enleva.
Seulement les Sablais furieux de l’injure faite à leur compatriote, vinrent attaquer le château. Le chevalier alors apparut aux portes souriant, en tenue de fête, ayant à ses côtés, la jolie Vendéenne en costume de mariée. Les agresseurs devinrent aussitôt enthousiastes et accompagnèrent triomphalement le jeune couple à l’église de Saint-Nicolas, où une messe de mariage fut solennellement chantée. Le bonheur dure peu, un an plus tard, le carillon tintait funèbre et les portes de la forteresse, ouvertes de nouveau, laissaient passer le cercueil de la jeune femme de vingt-deux ans ainsi que celui de son enfant… Mais l’époux se consola vite – il était homme – et convola de nouveau, moins d’une année après. Aujourd’hui, la pierre tumulaire de Jane Cardine forme le seuil de l’église.

Beaucoup d’autres légendes sont nées sur ces grèves superbes, elles sont rarement en l’honneur des femmes, en voici une autre que m’a contée M. Henri Collins, propriétaire du ravissant et hospitalier château d’Olonne, le Fénestrau :

Avec les autres chevaliers de sa province, le seigneur de la Vergne était allé guerroyer contre les infidèles. Il n’avait pas tardé à se distinguer aux rudes joutes d’armes et à conquérir le coeur d’une belle Sarrasine à laquelle il offrit l’anneau nuptial des seigneurs de la Vergne.
Noble, altière, d’une beauté éclatante, ce qui frappait le plus en elle, c’étaient des yeux d’un noir intense, profond, lumineux, passionnés, des yeux d’enchanteresse.
Le chevalier ne vivait que pour elle, il lui fit venir d’Arabie une haquenée superbe, et lui forma une cour dont elle était la souveraine. La vie était délicieuse, seulement, à cette époque lointaine, c’était, ainsi que maintenant, aux jours ensoleillés succèdent les nuages d’orage et le Chevalier de la Vergne dut suivre le Roy à la guerre.
Tout d’abord, la châtelaine passa son temps dans la retraite puis, comme cela se prolongeait, elle accueillit quelques distractions offertes par ses gentils pages qui se remplacèrent en son intimité, puis elle étendit son cercle jusqu’aux vassaux. Prise soudain d’une passion criminelle, la belle Sarrasine rêva, après l’amour des hommes, de connaître celui des fauves qui vivaient dans les forêts, elle quitta furtivement le château et s’en alla trouver une sorcière renommée, au milieu d’un orage qui ébranlait les rochers de la côte.
A partir de ce jour, on vit une souple et fine louve blanche courir la nuit à travers les bois et les grèves suivie d’une bande de loups. Tout le pays trembla devant la dévastation des troupeaux et des bergers étranglés, nul n’osait plus sortir à la tombée de la nuit. Ce fut à cette époque que rentra le seigneur de la Vergne. Reçu à bras et coeur ouverts par sa charmante épouse, il recommença, comme elle, la vie pieuse d’antan.
Entre les fêtes et les festins, il se remit aux grandes chasses et rencontra, lui aussi, la louve blanche. Attiré par cette chose extraordinaire, il s’acharna à la poursuivre chaque nuit, seulement elle lui échappait toujours et quand il rentrait fourbu à l’aurore, c’était pour retrouver sa femme rose, fraîche, animée, les yeux étincelants, le sourire magique.
Une nuit enfin, le chevalier, que cette poursuite fantastique excitait de plus en plus, serra la louve de si près qu’il parvient à lui porter un coup d’épée. Un gémissement désespéré le glaça d’effroi, la louve avait disparu, mais sur l’herbe rougie, gisait une de ses pattes blanches tranchées par le fer. Malgré le trouble, le chasseur voulut emporter ce trophée et il descendit de cheval pour le ramasser.
Ô épouvante ! c’était une délicate main de femme, et, à ses doigts, brillait l’anneau nuptial aux armes des Vergnes !
Saisi d’horreur, le chevalier courut bride abattue jusqu’au château et se précipita dans l’appartement de sa femme.
La châtelaine, évanouie, gisait sur son lit, tandis que de son poignet sanglant, coulait un flot rouge.
Il saisit son épée pour frapper la coupable. Celle-ci ouvrit les yeux :
– Frappe, dit-elle, je succomberai moins sous le coup de ton arme que sous le poids des remords. En expiation de mes forfaits, je demanderai à Dieu quand je vais le voir dans un instant, de permettre à mon âme d’errer visible sur le lieu de mes crimes et de servir ainsi d’exemple terrible de la justice céleste.
C’est depuis ce temps qu’on voit errer à travers les forêts de la côte une louve blanche.

Beaucoup d’autres légendes seraient à citer si je ne craignais de mettre ici quelques répétitions, presque toutes ayant trait aux loups, aux châtelaines et aux chevaliers. Les baigneurs, abrités sous leurs tentes, au grand soleil de la plage, ne les savent guère, ils s’occupent sagement d’aujourd’hui, peut-être de demain, et pas du tout d’hier, ce qui est bon seulement pour le conteur. Ils songent à la pièce en vogue que leur donnera le grand Casino de la Plage, si bien placé devant le panorama de l’immense hémicycle ; aux émotions des « petits chevaux » et aux dîners succulents du Grand Hôtel de la Plage, le mieux situé et le mieux tenu de la côte. Et ils sont heureux de vivre, les baigneurs des Sables d’Olonne, ils trouvent sur leur grève vendéenne ce qu’on ne rencontre nulle part ailleurs. Tous les agréments mondains s’ils le désirent, et la plus tranquille intimité, l’élégance raffinée à côté de la plus exquise simplicité, toutes les distractions de la nature dans un climat unique.

René d’Anjou

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