René d’Anjou, Autour du Nid, (1896) – Troisième partie (fin).

René D’ANJOU alias Renée GOURAUD d’ABLANCOURT (1853-1941)

Autour du Nid

Nouvelle illustrée

in

La Jeune mère ou l’éducation du premier âge. Journal illustré de l’enfance. 23ème année, n°268, 1896


A cette vue son coeur se serra.
– Elle pleurait, pensa-t-il, pourquoi ? Moi qui donnerais le sang de mes veines pour lui éviter une larme. Aurait-elle deviné, hélas ! la sévérité glaciale de notre intérieur ? Oh ! ma douce fiancée, ton bonheur ne serait-il pas plus sûrement acquis loin de moi ?
A cette pensée, il porta, inconscient, à ses yeux, le petit mouchoir brodé, puis il releva le front.
Jane revenait, souriante : Pardonnez-moi, dit-elle, mais vous m’avez surprise.
– Qu’aurai-je à vous pardonner ? Je ne veux troubler en rien votre liberté, je ne veux pas que ma présence soit une gêne pour vous. Allez, venez, laissez-moi seul, je ne me plaindrai pas.
Elle leva sur lui ses yeux aimants, elle comprit combien sa tendresse était vraie, elle devina ce qu’il avait souffert. Alors elle glissa doucement son bras sous le sien et l’emmena dans le parc.
– Je veux aller avec vous, je veux venir où vous êtes, dit-elle, mais vous m’avez fait presque peur en venant si vite sur moi, sans crier gare.
– Oh ! Jane, ce n’est pas la vérité ; votre trouble a une autre cause : quand je suis arrivé, vous pleuriez ?
Un silence suivit ces paroles.
– Est-ce que vous auriez des secrets pour moi ? reprit Jean ; est-ce que notre confiance ne sera pas entière, unique et nos cœurs n’auront-ils pas la douce habitude de penser en commun ?
Jane secoua la tête.
– Cela se peut, dit-elle, ce qui m’afflige n’a trait ni à vous ni à moi ; laissez donc ce nuage s’effacer, et prenez, dès maintenant, la coutume d’avoir assez de confiance pour ne jamais demander.

Ils étaient mariés. Le séjour charmant des Pyrénées servait de cadre à leur amour. Pourtant un nuage passait sur le front de Jean à la pensée du retour ; les lettres de rappel arrivaient plus pressantes, et ce voyage de noce, devait, à tout prix, être abrégé.
Alors Jean devint sombre et la veille du départ, il resta silencieux pendant la dernière promenade faite par les lacets des montagnes ; son regard, au-dessous de lui, sondait l’abîme, et Jane, agacée de ce silence, toucha légèrement son mari du bout de son alpen-stock.
– A quoi pensez-vous ? demanda-t-elle.
– A toi, mon cher amour.
Elle se mit à rire follement.
– Et c’est ma pensée qui vous donne cet air lugubre ? Savez-vous, mon ami, que si nous allions accomplir le vœu de ces deux jeunes époux anglais qui, pour terminer leur voyage de noce, se sont jetés dans le lac de Gaube au pied du Vignemale, vous n’auriez pas une physionomie plus sinistre.
Il essaya de sourire, mais d’un air si navré qu’elle détourna la tête presqu’effrayée, son coeur gai s’opposait à ce qu’elle gardât longtemps une impression pénible. Elle se retourna tout à coup vers son muet compagnon.
– Regardez-donc, seigneur Rabat-Joie, abaissez vos yeux graves sur cette vallée, c’est l’Espagne.
Il ne répondit pas.
Il était assis sur un rocher, il arrachait distraitement la mousse blanche des pierres.
Alors Jane vint s’agenouiller doucement près de lui ; elle releva le chapeau de paille qui couvrait le front de son mari, et le regardant dans les yeux :
– Dis-moi ton secret, dit-elle à demi-voix.
Il passa un bras autour d’elle et l’attira près de lui :
– Je n’ai pas de secret, mon enfant chérie, je n’ai qu’une crainte qui gâte mon bonheur, j’ai peur que tu ne sois pas heureuse.
– Moi ? Mais je suis très heureuse.
– Maintenant.
– Maintenant et toujours puisque tu m’aimes !
– Oh ! oui, je t’aime, fit-il avec passion, et je voudrais t’emporter bien loin dans le désert pour que personne ne fût entre nous ; mais vois-tu, mon trésor, chez nous, je ne pourrai pas être tout à toi. Voilà ce qui me désole.
– Pourquoi ? Tes affections seront les miennes.
Jean secoua la tête.
– Tu me comprends mal. Ton éducation, le milieu où tu as vécu diffèrent complètement de la vie que tu vas inaugurer. Oh ! ma pauvre bien-aimée, saurais-je te protéger contre les pièges tendus à ta naïve ignorance, saurais-je te garder joyeuse et pure entre la duplicité et le mensonge ?
Il s’arrêta, les yeux ardemment fixés sur sa femme.
Celle-ci sourit :
– L’orage se forme là-bas et tu vois tout en noir ; montons un peu dans la montagne et il restera au-dessous de nous. En notre vie, nous saurons nous placer si haut, avec notre foi et notre amour, que les orages humains ne pourront jamais nous atteindre.

Et ce fut un retour triste dans la maison sombre où nulle liberté n’était permise à la jeune femme. Jean, constamment à l’usine, attelé sans trêve au dur labeur qui devait les faire vivre tous , Jane sans cesse seule au logis. Autour d’elle, la campagne triste et sans feuilles ; pas une âme, pas une distraction. Dans l’entourage familier des choses qui font plaisir aux yeux, rien de gai : des murs nus, de vieux meubles, des carreaux pour plancher.
– Laissez-moi me faire un nid, suppliait Jane, je ne puis vivre ainsi hors des habitudes de toute ma vie.
– La raison s’y oppose, répondait la belle-mère ; un jeune ménage, comme premier devoir, doit être économe. Il faut oublier les riens inutiles et regarder l’existence sérieuse comme elle l’est. Votre éducation, ma fille, a été trop gâtée, j’y dois remédier, et Jean fera fort bien de couper les ailes à vos fantaisies.
Jane regardait son mari dont les yeux la fuyaient ; puis, mécontent de lui-même, il restait à l’usine de l’aube à la nuit. Les bénéfices devenaient immenses et le sourire du père de Jean s’élargissait d’aise.
Oh ! Il avait bien su former son fils ! Rien de ce gain ne restait aux mains du travailleur et la fortune, édifiée par lui, au prix de son travail, laissait Jean et Jane dans la gêne, inconnue d’elle jusqu’alors.
Elle devint triste et pâle. Autant eut valu transplanter la fleur des prairies sur le rocher couvert d’algues de la mer !
C’est vers cette époque qu’elle revit Raoul. Raoul revenu de Madagascar avec l’épaulette, mais las, courbé, les cheveux gris.
Ils se retrouvèrent sans joie, sans élan.
Nul ne fit de questions, nul n’osa consoler.
– Repars, dit Jane, je suis trop triste pour te revoir.
Et dans la loyauté de son âme aimante, il suivit ce conseil…

Mais Jane s’alanguissait ; Jean, de plus en plus sombre, devenait mauvais, rude, son ancienne tendresse se changeait en colère ; mécontent de lui, harcelé sans trêve par les affaires difficiles et par sa famille dont il était la chose, il se vengeait sur sa femme.
Un jour, celle-ci eût une révolte.
– Vous aviez promis ce que vous ne tenez guère, Jean ; je vais partir.
– Où ? dit-il. Je suis là et la chaîne est solide.
– La mort peut la briser, et, dans le cas présent, je l’appellerai délivrance.
A ces mots quelque chose vibra au fond de Jean comme un remords, le mot de lâcheté germa dans sa pensée. Seul, il avait souffert longtemps de sa vie brisée, mais quel était son droit, aujourd’hui, d’imposer la fatalité de sa destinée à cet être innocent qui avait eu confiance en lui ? Il s’était créé une famille nouvelle et ce devoir nouveau devait primer l’autre, l’ancien. Le dévouement filial a sa limite toute tracée au seuil du mariage, quand le fils à son tour devient père. Un flot d’amertume gonfla le coeur de Jean ; il eut honte ; ses yeux s’emplirent de larmes ; il glissa à genoux et les deux bras noués autour de Jane.
– Partons donc tous deux, dit-il, et laissons ici toutes nos douleurs ; je te referai une vie nouvelle, je saurai conquérir pour toi une fortune comme celle que j’ai créé pour d’autres. Aie foi en moi, ne regrette pas le pardon que j’implore, aime-moi, ô Jane, car bientôt nous serons trois.

Elle laissa tomber sa tête lasse sur l’épaule de Jean, l’expérience n’avait pas assez flétri sa jeunesse pour tuer l’espérance.
– Je veux te croire, dit-elle, mais j’ai besoin de preuves.
Elles furent concluantes, ces preuves. Aujourd’hui Jane est une heureuse mère, et Jean, dépouillé de la pression passée, est un mari tendre, gai, fidèle ; mais, quand il assiste à Longchamps à la revue de juillet, son coeur tressaille encore de regret.

René D’ANJOU.

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