René d’Anjou, Autour du Nid, (1896) – Seconde partie

René D’ANJOU alias Renée GOURAUD d’ABLANCOURT (1853-1941)

Autour du Nid

Nouvelle illustrée

in

La Jeune mère ou l’éducation du premier âge. Journal illustré de l’enfance. 23ème année, n°268, 1896


– J’ai acheté une usine, tu la dirigeras, et, pour t’y préparer, tu vas entreprendre le voyage pratique de l’industriel : tu étudieras dans différents milieux, les meilleurs systèmes, tu travailleras comme le simple ouvrier pour savoir un jour commander. J’ai, dès maintenant, retenu ta place dans l’Est où tu trouveras, près d’un ancien ami, quelque protection. Ta mère a composé une valise contenant des habits convenables pour la situation où tu dois paraître : voici le prix de ton voyage ; ensuite tu gagneras ta vie.

Jean baissa la tête sous le choc si dur de la réalité.
L’écroulement de son rêve le brisait. Presque chancelant, il rentra dans sa chambre et la nuit vint, sombre comme son coeur…
Puis il revêtit le bourgeron de l’ouvrier, puis il eut les mains noires ; le travail amena chez lui l’écrasante fatigue de l’inhabitude, il plia sous le fardeau et plus d’une larme furtive glissa de ses yeux d’enfant rêveur sur sa moustache naissante.
Souvent, reconnaissant de loin un ancien camarade dans l’escadron brillant qui parcourait la ville, musique en tête, il courba le front, honteux et las.
Il devint timide, sauvage ; aux heures de repos, il fuyait ses camarades d’atelier, parcourant la campagne, seul, replié sur lui-même ; sans cesse il portait la peine de son rêve envolé, comme une croix …
Le travail, de tout temps, fut une sauvegarde ; Jean lui dut de vivre ; la science aride de la mécanique l’intéressa, il l’acquit vite et son père le rappela.
– Maintenant, dit ce dernier, en ces six années, tu es devenu maître : forme donc tes jeunes frères, rends notre usine prospère ; devenons riches ; mais … il faut te marier.
Jean tressailit.
– Moi !
– Qu’ai-je dit d’étrange ? Mes conseils, en toute occurrence, ont, je crois, été bons ; je connais une jeune fille, je te présente, sache plaire.
Oh ! ce fut un effarement, le pauvre garçon se laissa conduire, agneau docile, mais il eut un éveil :
– Si j’étais moins gauche, moins craintif, moins timide, elle m’aimerait, car je l’aime !
Et dès lors, en son coeur replié, un souffle de jeune ardeur passa.

Elle s’appelait Jane et avait dix-sept ans ; elle était rieuse, mais bonne ; elle devina, qu’en ce garçon simple et trop sérieux, il y avait une mélancolie ancienne, comme le regret d’une chose manquée, et elle rêva de le consoler.
Cette pensée, ainsi que tout dévouement en ce monde, peut tenter une femme et devenir explicable. Un jour, le hasard, qui mêle souvent sa chance à celle des amoureux, réunit Jean et Jane, dans un petit bateau. C’était une partie organisée pour eux.

Et sur la Loire, aux flots tranquilles, ils glissaient, l’un aux rames, l’autre au gouvernail.
Jean, en vrai pilote, montrait l’expérience consommée de ce genre de sport.
– J’aime la Loire, disait-elle, mieux que la mer ; elle est moins perfide et les grands horizons m’effraient.
– Quand vous êtes seule, mais à nous deux, est-ce que le voyage ne serait pas charmant ?
– Le voyage de la vie, fit Jane souriante, mais serait-il charmant toujours ? J’ai ouï dire à Mme l’Expérience que dans le chemin des jeunes mariés, il y avait toujours quelques malins pour planter des épines.
– Mais si le guide est sûr et sait les arracher, le plus fort des deux doit frayer la route, la rendre belle, unie, ensoleillée…
– Assez, vous devenez poète et cela me fait rire, ce qui pour commencer, nuirait au respect que je vous dois ; parlons prose, voulez-vous ? Je suis pratique et même… pot au feu. Décrivez-moi la maison, le jardin, la vie que nous mènerons.
A ces mots, le coeur de Jean se serra : la maison était noire en face d’une usine, le jardin, planté de légumes, était sans ombrages, la vie de travail n’offrait que l’isolement sans plaisirs, sans relations. Il répondit avec une dignité feinte :
– Est-ce que l’amour n’a pas une baguette magique ?
– Mais il a aussi des ailes et peut fuir, si l’enchaînement aimable des choses ne le retient.
Jane riait toujours en sa sécurité d’enfant gâtée et naïve, tandis qu’un long soupir montait du coeur aux lèvres de Jean. Il laissa les rames, et le petit bateau vogua au gré du vent :
– Jane, dit-il, sans penser à mentir, votre loi sera la mienne et votre amour ma vie. Oh ! ayez confiance ! je vous jure que moi qui n’ai jamais été heureux, j’ai droit à la compensation de l’avenir.
Et il raconta sa jeunesse terne ; mais c’était une faute, car l’impression laissée fut pénible comme un germe de rancune grandissante, jointe à une pitié pour l’être faible, sacrifié, vaincu…

Jane avait un ami d’enfance, Raoul. Les deux enfants, élevés ensemble, s’aimaient sincèrement, mais de différentes manières. Raoul rêvait d’amour, et Jane, dans ce grand garçon joyeux, voyait un frère.
Cependant il apprit le projet de mariage et vint sur l’heure, la rage au coeur. La jeune fille, seule au jardin, attendait Jean.
– Ce n’est que moi, fit Raoul, je te dérange, excuse-moi, mais je comptais sur toi comme sur l’Espérance et je dois venir te dire le mal que tu m’as fait. Tu me rejettes, tu me repousse, moi qui ne t’ai jamais rien caché, et, imprudente, tu te laisses étourdir par l’attrait de l’inconnu. Ah ! tu ne seras pas heureuse !
A ces mots, Jane se leva.
– Pourquoi t’aimerais-je moins ? J’ai, je t’assure, le coeur plein de tendresse, tu auras en nous, deux amis au lieu d’une.
– Moi ! mais je pars, tu as brisé ma carrière, mon avenir, ma vie ; j’avais des inscriptions, j’allais être avocat ; maintenant je me suis engagé au régiment, je suis soldat, on se bat à Madagascar, je m’embarque.
Dans les yeux de Jane montaient des larmes. Raoul eut un remords.
– Pardonne-moi, dit-il, et souviens-toi. Le jour où tu seras trahie, malheureuse et sans ressources, appelle-moi, je viendrai. Maintenant, adieu : puissions-nous ne jamais nous revoir !
Il s’en alla le front courbé et presque aussitôt Jean entra : mais Jane dont une triste impression étreignait le coeur, s’enfuit entre les arbres.

Jean l’aperçut et se mit à courir ; la prise était facile, il saisit au vol une longue tresse flottante.
– Vous êtes ma prisonnière et vous allez me dire la cause de cette fuite, demanda-t-il gaiement.
– Ma liberté, d’abord ; c’est abuser trop tôt, reprit Jane en frappant légèrement sur la main qui la retenait, et elle disparut.
Jean resta surpris, puis il revint lentement près du banc de gazon.

Un petit mouchoir trempé de larmes gisait à terre.

(A suivre.)

 

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