Survivances animiques & polythéiques en Bretagne

Même dans les pays civilisés où l’esprit est moins conservateur qu’en Chine, les antiques chimères animiques, dont s’est bercée la crédulité de l’homme primitif, persistent, mal cachées par le manteau des grandes religions dites supérieures.

Ainsi s’exprime M. Letourneau dans l’Évolution Religieuse et, la lecture de ce substantiel ouvrage achevée, cette phrase hantait mon esprit, me suggérant de noter au passage les preuves de ce dire, par moi observées en deux récents voyages sur la terre d’Armorique. Nombreuses sont les preuves, aussi je me bornerai à en rappeler quelques-unes.

La phytolâtrie, que la mythologie observe en tous pays chez les peuplades primitives, que Letourneau nous apprend avoir été ordinaire à l’époque protohistorique chez les peuples celtiques, a laissé des racines si profondes que, encore maintenant, on la constate chez les bretons malgré leur catholicisme. Ainsi, sur la route de Quimperlé à Pont-Aven se trouve une fontaine à saint Eloi consacrée ; elle est souveraine pour la guérison des chevaux malades. Ce qui distingue la phytolâtrie actuelle de celle des ancêtres, c’est que les fontaines prétendues miraculeuses au lieu d’être sous l’invoacatio d’un dieu spécial, au lieu d’être elles-mêmes divinisées, sont sous la protection d’un saint quelconque, d’une Notre-Dame non moins quelconque. Il me souvient d’avoir vu en un hameau (commune de Primelin) sur la route d’Audierne à la pointe du Raz, non loin de la chapelle Saint-Théodore – tout près est un petit dolmen où encore les fiévreux se couchent pour se guérir – une source protégée par un saint dont la statuette orne une niche construite au-dessus de la source. Quelques fleurs étaient près de la statuette (1). D’ailleurs, il n’est, pour ainsi dire, point de sanctuaire célèbre où on ne trouve une fontaine miraculeuse. A Notre-Dame du Folgoat, derrière l’église, ce bijou architectural, il en existe une où les jeunes filles soucieuses de se marier viennent pour consulter l’oracle. Le procédé est simple, il suffit de jeter une épingle dans l’eau ; si elle surnage quelques instants, dans l’année le mariage se fera. Je ne serais point étonné que quelques bretonnes ne fraudent et ne trompent N.-D. en jetant des épingles préalablement huilées, graissées, ce qui retarde la chute. A Sainte-Anne-d’Auray on trouve une fontaine aussi miraculeuse, arrangée en forme de piscine. Les cures sont, dit-on, fort nombreuses pour ceux qui ont la foi. Toujours il est, près de cette fontaine, des femmes qui, moyennant rétribution, offrent de vous laver les pieds dans l’eau lustrale ; si vous refusez elles vous présenent des bollées d’eau pour y tremper vos lèvres ou vos mains. Un refus les étonne, tant elles sont accoutumées à voir les pèlerins en foule accourir.

A Rumengol est aussi une fontaine miraculeuse ; j’y fus un jour de pardon le 15 août et je pus assister aux pieuses ablutions des pèlerins accourus fort nombreux, environ trois mille. Sur la gauche de la route en contre-bas est la fontaine, protégée par une niche haute, encastrant une plus petite où est la statuette de N.-D. Accotée à la niche se tenait une jeune belle femme, simplement vêtue. A la main elle avait un bol qu’elle plongeait dans l’eau sainte et qu’elle présentait ensuite, plein, aux pèlerins. Ceux-ci, hommes et femmes, procédaient rituellement aux ablutions. Les manches légèrement relevées, le pèlerin plongeait successivement ses mains dans le bol, les retirant mi-fermées de façon à conserver de l’eau lustrale dans le creux de la main. Alors il élevait le bras en l’air lui donnant un mouvement de torsion, ouvrant la main, la paume en avant. Ce mouvement, non dépourvu de grâce, provoquait une sorte de rotation de la masse aqueuse qui, lentement, s’enrubannait autour du bras. Après il oignait son front et ses joues de l’eau lustrale dont il buvait une gorgée. Aucune rétribution n’était donnée à la jeune femme qui sans cesse puisait l’eau sainte que les pèlerins n’essuyaient point laissant à l’air le soin de les sécher. […]

A. Hamon, Les survivances de l’animisme et du polythéisme en BretagneLa Revue socialiste, 1893.


(1) Cette survivance animique n’est pas spéciale à la Bretagne, j’en ai rencontré un autre exemple à Montjean (Maine-et-Loire). Là, non loin du hameau de Chateaupagne, est une fontaine miraculeuse consacrée à Saint Meen ; les habitants des localités voisines y vont une fois par an en pélerinage, une chapelle y a été construite et on peut y voir des ex-voto, bras, jambes, bébés en cire. Cette fontaine de Saint-Meen, dont l’eau est très pure et agréable au goût, guérit les malades moyennant des neuvaines.

Lire la suite de ce texte sur Gallica

3 réflexions sur “Survivances animiques & polythéiques en Bretagne

  1. Bonjour, ici au Quebec existe une tradition un peu semblable. Le matin de Pâque, la tradition, encore respectée par plusieurs, est qu’avant le lever du soleil, l’eau puisée dans une source à des vertus curatives et protège de la foudre si aspergée, avec encore plus de résultat, si l’aspersion est faite avec un rameau béni de l’année. Depuis trois ans, une micro brasserie produit une bière brassée avec cette eau; ces bières portent des noms appropriés tel la sainte bénite de Barrabas ou la sainte bénite du Golgotha.

    Aimé par 1 personne

  2. Well, what can I say, I live in Mexico, Polytheism, and Animism are so common to the average person. The ancient life, and soul of the indigenous people coexist along with the imported Christian Faith.

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s