Loups enragés en Anjou (1714)

Le 3e de juin 1714, jour de dimanche, -dit Lehoreau (1) -, un loup enragé du canton des Banchais, qui est un petit village à demi-lieue de la ville, paroisse de Saint-Samson et Saint-Michel-du-Tertre, sur le grand chemin de Paris, passa en droit chemin par le faubourg de Saint-Michel-du-Tertre ; de là, il passa pardevant les Minimes, traversant tout le champ de foire, et alla passer dans le faubourg de Bressigny. Il mordit plus de 60 personnes. Il dévorait plutôt qu’il ne les mordait ; car il les défigurait très pitoyablement, aux uns arrachant partie du visage, aux autres les épaules, de telle manière qu’on ne les pouvait voir que la larme à l’oeil. Ce loup fut tué le lendemain en Frémur, paroisse Saint-Laud, par un passant qui allait à sa journé du matin, sur lequel il se jeta ; mais il fut tellement secouru de son valet qu’il le tua à coups de tranche. Le valet étant mordu fut contraint d’aller à la mer et non son maître. On produisit cette bête au public.

Les loups enragés se multiplièrent peu de jours après, de telle sorte qu’on n’osait aller seul en campagne. On portait des brocs ou fourches de fer avec des armes à feu, et on se tenait du mieux qu’on pouvait sur ses gardes, car ils étaient dans les faubourgs, et on fut contraint de fermer pendant quelques jours les portes de ville de bonne heure, crainte qu’ils n’y entrassent. On prétend qu’il a été mordu plus de 250 personnes dans notre Anjou.

Ils allaient des 30 et 40 personnes à la mer. Ceux qui étaient mordus au dentier ou aux yeux mouraient, quoiqu’ils eussent été à la mer, et il n’y a eu qu’un vigneron, appelé Vigon, de la paroisse de Saint-Barthélémy, qui fut le premier mordu sur le chemin des Banchais qui en revint, mais une bonne personne lui donna des remèdes. Enfin une quête fut faite dans la ville pour soulager ces pauvres affligés et leur donner de quoi aller à la mer. De plus ils étaient pansés à l’hôpital Saint-Jean. Le 26 de juin, une femme et un enfant de 8 à 9 ans moururent enragés à l’hôpital, et le même jour on y porta aussi un homme enragé.

L’hôpital, ennuyé de ces sortes de personnes, représenta à la ville l’inconvénient qui en pourrait arriver, et c’est ce qui obligea la ville de faire un retranchement dans l’église du Tertre Saint-Laurent, où on les mettait, et on en enfermait aussi sur les portes de ville Saint-Nicolas et Lyonnaise.

Il en mourut beaucoup tant ici que dans les autres lieux. Ces pauvres gens étaient si dignes de compassion qu’ils attendrissaient les cœurs les plus durs, car quand ils sentaient que la rage était prête à venir, ils s’écriaient : « Ôtez-vous de devant nous, crainte que nous ne vous dévorions. » Dans leurs bons moments ils se faisaient lier et enchaîner se recommandant à Dieu, et entraient dans ces lieux affreux qu’ils savaient être leur dernière demeure avec une résignation à la volonté de Dieu qui charmait les assistants. Puis on les voyait se déchirer et crier pitoyablement et enfin expirer. On en saigna plusieurs à Saint-Jean, mais non pas jusqu’à la mort, pour apaiser leur rage. Ils tâchaient dans leur bon sens de manger, mais ils ne pouvaient ni manger ni boire quelque violence qu’ils se fissent. On les enterrait avec leurs habits.

Il mourut aussi beaucoup de chevaux, bœufs et vaches pour avoir été mordus, quoiqu’on les eût menés à la mer. Une grande partie de la ville se priva pendant plus de dix jours de viande de boucherie et de lait, dans l’appréhension de manger de la viande d’une bête qui aurait pu être mordue de ces loups enragés. C’est ce qui obligea MM. de ville de faire une ordonnance par laquelle il était enjoint aux gardes des portes de visiter les bêtes pour voir si elles n’avaient point été mordues ou si elles n’avaient point quelque infirmité, comme aussi de ne laisser entrer aucune bête morte ni viande morte à peine de punition. On gardait exactement les portes. Par la miséricorde du Seigneur il n’arriva aucun mal aux habitants pour avoir mangé de la viande de boucherie. On examinait de près les bouchers.

On ne souffrait point, autant qu’on le pouvait, entrer de chiens de campagne parce qu’il y en avait beaucoup d’enragés, et même partie des habitants tuèrent les leurs. Il y eut plusieurs chats enragés. Dans la rue Baudrière une chatte avec ses trois chatons enragèrent ; la chatte mordit trois à quatre personnes qui allèrent à la mer et qui heureusement guérirent. La crainte de ces animaux saisissait tellement les hommes qu’on ne se croyait pas en sûreté dans ses maisons.

Le 10 de juin 1714, jour de dimanche, tous les habitants des paroisses de ce ressort, un de chaque maison, firent la chasse et huée aux loups ; mais on en tua peu, à cause des blés qui étaient prêts à couper dans lesquels ils se réfugiaient (2). Le 13 de juillet, il fut encore dévoré un homme par un loup. Enfin le 21 septembre, jour de mercredi et fête de saint Matthieu, on fit une chasse générale sans toutes les paroisses d’Anjou.

Mgr l’Évêque et MM. de ville donnaient pour récompense à ceux qui leur apportaient des loups morts ou vifs 20 louis, et on en apporta plusieurs. Ce nombre se peut monter jusqu’à 24 ou 25 loups tués, comme on me l’a assuré à l’Évêché.

Le dimanche, 10 de juin, on fit une procession générale pour ces loups (3).

L’Anjou Historique, mai 1904, Quatrième Année, n°6, p. 627-631.


Notes

(1) René Lehoreau, sieur de Fresne, né à La Pommeraye le 3 février 1671, maire-chapelain à la cathédrale d’Angers, puis curé de Saint-GIlles de Chemillé, et enfin chanoine de Saint-Léonard de Chemillé. La bibliothèque de l’Évêché possède de lui des manuscrits célèbres, à qui nous empruntons ce passage.

(2) En vertu d’une ordonnance du lieutenant des eaux et forêts d’Anjou, en date du 7 juin 1714 :

Nous mandons et enjoignons aux procureurs syndics des paroisses de notre ressort, de faire faire des chasses et huées aux loups dans tous les bois taillis ou des hautes futaies ou forêts, situés dans lesdites paroisses, et à cet effet de faire trouver et assembler un homme de chaque maison, dimanche prochain, 10è de ce mois, après les vêpres et jours suivants de la semaine prochaine, s’il est nécessaire, dans les lieux qui leur seront indiqués par lesdits procureurs syndics, pour ensuite se transporter dans lesdits bois taillis ou de hautes futaies et forêts pour faire lesdites chasses. A l’effet de quoi, nous permettons auxdits habitants d’y porter et tirer du fusil et qu’ils soient en bon état, et à ceux qui n’auront point d’armes, de battre lesdits bois et forêts et de se poser et placer dans les endroits qui leur seront indiqués par lesdits procureurs syndics, en sorte néanmoins qu’il n’en puisse arriver d’accident. Avec défense que nous leur faisons de tirer sur aucuns gibiers de poil ni de plume, ni sur aucunes bêtes fauves ou rousses que sur les loups, blaireaux et renards, ni de chasser dans les vignes et dans les blés, le tout à peine de dix livres d’amende contre chacun des défaillants et contrevenants. Et afin de connaître les défaillances, enjoignons les collecteurs de tailles avec leurs rôles ou copie d’iceux pour en être fait lecture, aussi à peine de dix livres d’amende ; comme aussi  ils enverront incessamment des procès-verbaux desdites chasses à notre greffe. Prions les gentilshommes seigneurs de fiels ou les notables des paroisses d’assister auxdites chasses et de les conduire en sorte qu’elles soient faites régulièrement : et nous promettons de faire donner récompense à ceux qui apporteront à notre greffe des têtes de loup. »

(3) Voici le mandement de Mgr Poncet de la Rivière, daté du 7 juin :

Le fléau surprenant dont il plaît à Dieu de nous affliger, les tristes objets que nous avons depuis quelques jours devant les yeux, doivent en excitant notre criante et notre compassion, nous porter à recourir à Dieu avec empressement et avec confiance. Des gémissements et des larmes succèdent tout à coup aux cris de joie dont cette province vient de retentir. La paix qui commençait à régner parmi nous, se trouve déjà troublée par la guerre que les animaux nous déclarent, et les bêtes sauvages par un nouveau genre de férocité couvrent de plaies et déchirent avec fureur des hommes qui avaient échappé aux armes de nos ennemis.

Quoi donc ! Le Seigneur voudrait-il nous dépouiller de l’empire qu’il nous a donné dans la personne de notre premier père sur tout ce qui respire ici-bas ? Sommes-nous dans ces temps annoncés par le prophète Jérémie, où les loups doivent ravager les villes, où les peuples doivent être à tout moment en danger d’être dévorés ? Allons-nous voir renouveler les affreux événements qui affligèrent il y a plus d’un siècle notre diocèse, lorsque peu de jours après la publication de la paix de Vervins, les loups répandus de toutes parts arrachèrent à tant de mères désolées des pleurs qu’elles mêlèrent avec le sang de leurs enfants ? Non, nous ne savons pas jusqu’à quel point Dieu veut nous faire sentir ce nouveau coup de sa justice. Nous savons seulement que notre sort est entre ses mains, que tout ce qui est sur la terre seconde comme il lui plaît son courroux ou sa bonté, que nos efforts sont vains s’ils ne sont pas soutenus par sa puissance, qui est notre refuge, notre force, et que c’est de lui que nous pouvons attendre du secours dans nos vives et nombreuses tribulations.

A ces causes, et voulant tâcher d’attirer les bénédictions du ciel sur les précautions que le zèle des magistrats de cette ville leur inspire de prendre pour prévenir les plus grands malheurs, de l’avis et conseil de nos b=vénérables confrères, les doyens, chanoines et chapitre de notre église cathédrale, nous ordonnons que dimanche prochain, 10è du présent mois de juin, il se fera une procession générale, qui partira de notre dite église sur les 9 heures du matin pour aller dans l’église Saint-Aubin, où nous célébrerons pontificalement la messe ; enjoignons à tous les chapitres et communautés séculières et régulières, soi-disant exemptes ou non exemptes, qui ont accoutumé de se trouver aux processions, tant en allant qu’en revenant. A l’égard des autres villes et paroisses de la campagne, le dimanche après la réception du présent mandement, on fera une procession à la croix stationnale. Tous les prêtres diront à la messe, jusqu’au 15 juillet prochain inclusivement, la collecte pro quacumque tribulatione.
Et comme il est juste que nous n’épargnions rien de ce qui peut dépendre de nous pour préserver notre troupeau des périls qui le menacent, nous déclarons et promettons un mois, à commencer de ce jour, nous donnerons un louis d’or pour chaque tête de loup qu’on nous apportera.


Sources

  • L’Anjou Historique, mai 1904, Quatrième Année, n°6, p. 627-631. (GallicaBnF)

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