Un voyage en Anjou sous Louis XIII (3-Angers)

Zinzerling séjourne à Angers…

Anjou

La province d’Anjou est bornée au levant par la Touraine, au midi par le Poitou, au couchant par la Bretagne, au nord par le comté de Maine et Laval.

Ce fut primitivement un royaume, plus tard un comté, et enfin un duché. Tu pourras voir dans l’ouvrage de Mérula la liste complète de ses comtes, qui s’appelaient généralement Foulques et Geoffroy. Moi je n’ai pas de temps à perdre.

Erigé en duché par le roi Jean et concédé à son fils Louis, il eut ainsi pour maître les ducs suivants : Louis Ier, Louis II, Louis III, René, Charles, dont tu peux voir l’histoire dans le livre de Clapiers sur les comtes de Provence. Réuni à la couronne sous Louis XI, il fut désigné comme apanage du troisième fils du roi, nommé pour cette raison duc d’Anjou.

Il renferme plusieurs rivières ; quelques-uns en portent le nombre jusqu’à quarante. Tu ne manqueras ici ni de montagnes, ni de collines, ni de vignobles, ni de bois, ni de prés, ni de bruyères, ni d’étangs, ni de lacs, ni de ruisseaux, ni de sources. Il produit un vin blanc très célèbre.

Dans quelques points de cette province, on retire de terre une pierre bleuâtre schisteuse, qui sert à défendre de l’injure de l’air les églises et les maisons. On l’appelle ardoise.

Angers

La capitale du pays est Angers, ville que coupe la Mayenne, mais dont les deux parties sont jointes par un pont élégant de grande dimension et couvert de maisons.

Elle possède un château construit dans un lieu élevé, entouré d’un fossé creusé dans la roche. Dix-huit tours épaisses et rondes l’environnent, qui font horreur à cause de la couleur sombre des pierres. Le nom du fondateur de ce château est inconnu. On prétend cependant qu’il fut élevé par la reine de Sicile, le roi et comte d’Anjou étant absent, et n’ayant pas connaissance du projet. Lorsqu’il fut de retour, pour rendre la pareille à sa femme, il fit construire l’église de St-maurice. D’autres soutiennent que c’est l’ouvrage des Anglais. On en permet du reste plus facilement l’accès aux étrangers qu’aux habitants de la ville. Il faut franchir plusieurs portes et plusieurs ponts avant d’atteindre l’intérieur ; lorsqu’on a passé l’un d’eux, il est aussitôt relevé, de sorte qu’on est dans l’impossibilité de sortir.

On voit quelques canons placés dans le retranchement, qui portent les armes et les noms du duc de Brunswick et d’autres seigneurs. Sur deux d’entre eux, j’ai lu cette inscription :

On m’appelle le sac de laine ; le comte Hoyer de Mansfeld m’a envoyé au comte Guillaume de Dillenbourg comme présent de bienvenue.

On montre, en outre, du côté où le château est à pic sur la Mayenne une machine au moyen de laquelle deux hommes peuvent faire monter d’en bas un poids immense, et, sans avoir à craindre qu’il ne retombe, se reposer par intervalles quand bon leur semble.

Angers a beaucoup d’églises, qui sont pourvues de tours très élevées ; de là vient de proverbe : basse ville, hauts clochers, riches prostituées, pauvres escoliers. J’ai vérifié par moi-même la première et la seconde assertion.

Cathédrale d’Angers

La cathédrale est dédiée à St-Maurice ; elle possède trois tours, dont celle du milieu fait crier au miracle, parce qu’elle semble suspendue en l’air, portant sur une arcade et étant ainsi soutenue par les mêmes fondements que les deux tours extérieures. Son trésor est, dit-on, très précieux. On l’expose seulement aux grandes fêtes de l’année.

Nous avons pourtant vu quelques unes des raretés qui le composent, notamment l’épée de St-Maurice renfermée dans un fourreau d’argent. On montre dans le chœur un des vases des noces de Cana ; il est fait d’une pierre rouge assez semblable au jaspe. On prétend qu’il fut apporté de Jérusalem en ce lieu par le roi René, dont on voit en cet endroit la sépulture avec une épitaphe en latin pieux, mais peu élégant et d’une prosodie irrégulière. L’image du monarque, peinte par lui-même à l’instar d’un squelette, se voit ici : le roi René s’est représenté couvert de l’habit royal et portant la couronne. C’est dans la ville d’Aix qu’il mourut.

Eglise de Saint-Julien

Dans l’église de Saint-Julien se trouve une image de la Vierge avec cette inscription au bas : 

Cest présente image est faicte au patron de celle qui est révérée en l’église de Nostre-Dame de Populo à Rome, qu’y fit Monsieur Saint-Luc, durant la vie de la Vierge Marie, comme appert par la bulle qui est au reliquaire de l’église de ceans ; à l’honneur de ladite dame, maistre Jean de Pontoise, archiprêtre de La Flèche et chanoine de céans, a fondé toutes les crastines de sept festes de la dite Dame, 1551.

Tunique de Saint Licinius

On garde aussi dans le même lieu et l’on y montre la tunique de Saint Licinius évêque et comte d’Anjou, qui resta environ trente-deux ans dans le tombeau sans ressentir aucune marque de corruption. Depuis lors il s’est écoulé mille années et davantage. J’ai lu ces paroles inscrites sur cette relique : “Que le ceinturon de la foi me ceigne d’une garde divine, et me munisse de ses armes toujours invincibles.” On voit de plus ici une image dorée de Saint-Julien et une brique provenant de l’église de Notre-Dame de Lorette.

Dans le cimetière, on remarque une croix qui a pour base une pierre sur laquelle est gravée une inscription antique.

Eglise de Saint-Serge

Hors de la ville, on trouve sur la rive gauche l’église de Saint-Serge, où tu remarqueras deux autels ornés de bas-reliefs admirablement sculptés. L’un représente la résurrection de Notre-Seigneur ; l’autre l’ensevelissement et l’Assomption de la Vierge ; on voit dans ce dernier, parmi plusieurs autres personnages, une figure qui se détourne et qu’on dit être celle du maître sculpteur qui voulut se représenter ainsi parce qu’il n’appartenait pas à la religion catholique.

De l’autre côté de la rivière s’élève, sur une colline, un couvent de Capucins, dont le roi Henri a posé récemment la première pierre. Ce fait est attesté par les vers suivants inscrits sur une plaque de bronze :

Ce grand Henri qui rend nos jours si beaux et calmes,

Dont le front est orné de lauriers et de palmes,

Pour marque mémorable à la postérité

De son zèle envers Dieu et de sa piété,

Dessous ce grand autel mist la première pierre

Et voua son désir et ses voeux en ce lien,

Monstrant que si sa main fut ardente à la guerre,

Son coeur ne le fut moins au service de Dieu.

Jardin du roi René

Près de la ville (je ne puis m’étendre davantage sur les églises, car cela m’entraînerait trop loin) se trouve un jardin avec une galerie, qui ont appartenu à René, roi de Sicile et duc d’Anjou. Il y a une construction voisine, qui était destinée à lui servir de lieu de retraite et de récréation. Tu peux encore apercevoir sur le mur extérieur une sculpture de pierre représentant les armes royales. Maintenant tout cela est habité par des pauvres ; mais le lieu mérité d’autant plus d’être visité, afin qu’on apprécie davantage la modération et l’abnégation qu’avaient les hommes d’autrefois, dans les postes les plus élevées.

Grohan

Dans le faubourg qui conduit à Saumur, on montre, au milieu des jardins, quelques ruines et l’emplacement d’un théâtre antique. Cet endroit s’appelle aujourd’hui Grohan. On y déterre fréquemment d’anciennes médailles.

Voici d’autres localités qu’on a coutume d’aller visiter lorsqu’on habite la ville d’Angers :

1- Les Pierrières – A un peu plus d’une demi-lieue, se trouve une carrière d’ardoises d’une profondeur étonnante. On en épuise l’eau au moyen de machines que font tourner des chevaux. Ces machines fonctionnent sans interruption toute l’année, si ce n’est le dimanche de Pâques

2- Château de Brissac – Le château de Brissac, qu’on a commencé récemment à constrire et qui se trouve déjà assez avancé. Il est à quatre lieues d’Angers. Un parc lui est contigu.

3- Le Verger – Le château du Verger, distant de trois milles, dans une autre direction, si je ne me trompe. On le dit magnifique ; mais je ne l’ai pas vu.

4- Les étrangers qui séjournent ici ont coutume de visiter la Bretagne, et surtout Rennes, Dinan, Saint-Malo, Saint-Michel, Avranches, etc.

C’est à toi qu’il appartient de voir si tu peux faire des excursions dans ces villes, mais si tu perds l’occasion, elle ne se représentera plus. En revenant à Angers, on se détourne ordinairement par le Mans et la Flèche. Si tu juges devoir en agir ainsi, rien ne t’oblige à aller là de Saumur. Mais il me suffit d’avoir fait mention de ce voyage, auquel tu pourras consacrer pour l’exécuter, une portion du temps que tu aurais passé à Angers.

Quittant cette ville au commencement d’octobre, tu descends la Mayenne pour te conformer au plan que j’ai tracé.

[…]


D’après Un voyage en Anjou sous Louis XIII,  in L’Anjou Historique, Vingt-cinquième Année, Octobre 1925, n°140, pp.193-196 et d’après Voyage dans la Vieille France avec une excursion en Angleterre, en Belgique, en Hollande, en Suisse et en Savoie, par Jodocus Sincerus ( = Justus ZINZERLING), écrivain allemand du XVIIe siècle, traduit du latin par Thalès Bernard, bibliothécaire de l’Union des Poètes, membre de la société littéraire de Lyon, etc. Ouvrage publié dans La France Littéraire de Lyon, Paris, 1859, pp.116-117-118.

 

 

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