Des ébats, plaisirs et délices du Pays d’Anjou

Des ébats, plaisirs et délices

du Pays d’Anjou

 

Extrait d’un manuscrit intitulé PHILANDINOPOLIS.

 

Que l’Anjou ait tant de beautés, commodités et richesses, sans avoir pareillement de plaisantes délices et de délicieux plaisirs, il n’y a si grossier Abderite qui le voulût croire. L’émail agréable des prés, le doux murmure des eaux, le plaisant ramage du rossignol, du linot, du chardonneret, du tarin, du pinson, du bruant, du merle, de l’alouette et de plusieurs autres oiseaux ; la mignardise des vents, qui surpasse celle dont use Phavonius lorsqu’il désire surprendre sa mignonne Flore, ne sont que plaisants enchantements et charmes délicieux pour attirer les esprits à mille et mille plaisirs et délices. Ainsi les Angevins se plaisent délicieusement et se délectent plaisamment parmi les avantages qu’il a plu à Dieu leur départir plus qu’aux autres. Car celui est bien fol qui ne sait prendre des plaisirs saund il les peut avoir ; plaisirs dont l’Angevin use, non abuse ; délices qui ne lui sont qu’honorables lives pour faire paraître son jugement, sa discrétion, son entregent[1], sa modestie, son mérite, son esprit, sa valeur et son courage ; délices, dis-je, qui ne le vainquent comme un Antiochus, qui ne le découvrent comme un Pausanias, et qui ne l’amolissent comme un Julien.

Je commencerai donc au premier jour de janvier (qui est le premier de l’année, par l’ordonnance de Charles neufvième roi de France, du 4 septembre 1561[2], auquel les Angevins ont coutume de s’éjouir et de se gratifier les uns les autres, soit de parolles, petits présents, vœux, toutes sortes de devoirs, et pures démonstrations d’affection ; vont dîner et souper les uns chez les autres, tant pour continuer leurs amitiés de l’année dernière que pour en recommencer d’autres, qui leur fassent écouler la nouvelle année plus plaisamment et délicieusement.

Davant que l’amitié reçoive une assurance,

Il convient aux amis banqueter bien souvent,

Manger beaucoup de sel. Au vin est l’excellence

Quand il est ancien : le même est en aimant [3].

Ils passent les après-dinées et après-souppées en plusieurs façons. Les uns discourent, les autres jouent au Triquetrac, à la Renette, à l’Ourche, aux Eschetz, Au Trois, au Cent, au Trut, à Basse, à l’Homme, au Picquet, au Reversis.

La jeunesse invente mille joyeux ébats, afin de faire paraître son esprit, sa gentillesse ; ou pour mieux faire voir sa grâce, sa disposition, et entendre la douceur de sa voix et la mignardise de ses roulements, elle se met à danser aux refrains de plusieurs belles et diverses chansons dites tour à tour :

Les uns, frappant du pied, carollent mollement,

Chantent mille beaux vers roulés mignonement [4].

Ou bien fait venir quatre parties de violon pour s’animer encore davantage en ses honnêtes et plaisants contentements.

La Bazzoche (qui est un corps composé de jeunes praticiens gradués, appelés Clercs de velours, qui aspirent à être avocats, d’autres non gradués, dits bacheliers, et d’un prince, reconnu pour prince de la jeunesse) va le premier jour de l’an, avec toute la jeune pratique, donner ses étrennes aux meilleurs maisons de la ville, mène avec soi des tambours, fifres, trompettes, haultbois et violons, pour donner du plaisir aux filles et demoiselles dont ces bazzocheurs désirent obtenir les bonnes grâces.

Ledit jour n’est si tôt passé que les Angevins ne se disposent à célébrer la fête des Rois. Au souper de la Vigile de ladite fête, ils font par sort un roi, soit avec une fève mise dans une fouasse, ou avec un billet écrit, mis en un chapeau avec plusieurs autres non écrits ; lequel roi élit ses officiers, taxe ses amendes, ordonne de l’état de sa royauté. Toutefois et quantes qu’il boit, toute la compagnie est tenue de crier à pleine gorge, plusieurs fois, le roi boit ! sur peine d’amende que le roi fait payer à ceux qui n’ont crié, nonobstant opposition ou appellation quelconque. Lorsque ledit roi paye sa royauteé, ce sont redoublements de bonnes chères, accroissements de services, augmentations de dépenses, surcroits d’ébattements, et mille et mille actions d’affections mutuelles.

Après les Rois suit le Carême-Prenant, que les Latins appelaient Bacchanalia, que les Italiens appellent à présent Carnaval, les Expagnols Carnestoliendas, et les Gascons Carmentran : auquel temps se font en Anjou mille plaisantes parties. La noblesse y tire la bague, combat à la barrière, fait toutnois et mascarades, afin de donner plaisir aux dames et demoiselles. Les autres vont biller le lard, et le plus souvent les paroisses se défient les unes les autres. Quelques-uns ne manquent les collations garnies de langues de bœuf, de patés, de tartes, de tourteaux feuilletés, de poupelins, de macarons, de confitures, de dragées, d’amandes, de pommes, de poires, et de fromages de Hollande, d’Auvergne et de Milan. Les nuitées s’y passent en danses, bals et ballets, lesquels bals se continuent par le moyen d’un bouquet qui se présente à celui qu’on présuppose être content de payer les violons, lequel le redonne à une fille ou demoiselle, qui doit avoir le soin de trouver une salle et sièges pour y recevoir la compagnie.

La Quarantaine venue, on va se promener, les uns pour voir la verdure des blés nouveaux, des prés et des feuilles des arbres qui commencent à pousser, les autres pour voir pêcher l’alose, lancer un quarelet, un épervier, tirer un coups de ceinne, ou voir faire quelque heureuse baillée ; les autres vont cherchant le cresson es fontaines, et la réponce dans les haies, afin d’en faire la petite salade pour la collation. Les femmes et filles vont s’assemblant au beau soleil, afin d’y faire leurs ouvrages, ou bien vont cueillant les violettes de mars, à celle fin d’en faire des bouquets qui parent leur sein et réjouissent les esprits. Les jeunes hommes et les filles jouent des discrétions à Je vous voy, et à Je vous prens sans verd ; car pendant qu’ils ont les âmes attentives à ces honnêtes jeux, les jeunes leur sont moins importuns et fâcheux.

Après Pâques, rebillare, dit l’Angevin : pour ce que lors semble renaître en lui cette humeur gaie que le respect des jours pénitents semblait avoir du tout éteinte et amortie. Les occasions aussi s’en présentes aux efferiers de Pâques et de la Pentecôte, auxquels se font plusieurs processions et voyages : au retour desquels naissent souvent des rencontres tant prémédités que sans y penser, à cause desquels il est du devoir d’offir la crème, le lait épais, le fromage en jonches et autres choses semblables.

Durant les octaves du Sacre, il n’y a à Angers que réjouissances, bonnes chères, promenades, accueils et démonstrations de bonnes volontés faites à ceux qu’on appelle Cousins du Sacre.

Tout l’été, un chacun va prendre son plaisir hors de la ville, l’un en sa closerie, l’autre en sa métairie, l’autre en sa vigne et l’autre en sa ferme. Tantôt l’un se délectera à voir faucher et fener son foin, l’autre à voir ceyer et battre son blé ; et les autres se recréent aux divers contentements qui se peuvent désirer et souhaiter aux champs.

En l’automne, on y va recueillir ses fruits, les faire cuire, rouir ses lins et ses chanvres, les faire broyer, faire ses vendanges, engraisser ses porcs, et amasser toutes sortes de provisions, afin de passer avec plus de plaisir et de soulas les pluies, les gelées, les frimas, les neiges et les verglas de l’importun et froidureux hiver.

Bref, quand on est à Angers, l’esprit s’y perd dans la diversité de mille raretés. Il y voit la beauté de Naples, les réjouissances de Palerme, l’abondance de Milan, les festins de Lombardie et la grandeur d’une Mégalopolis. Est-on hors d’icelle, pour prendre l’air, voir la verdure, ouir les oiseaux, admirer les rustiques demeures des villageoix, et, pour se mirer dans le pur cristal des fontaines, incontinent on dit :

Je cherirai toujours les champs,

Adieu peuples et grandes villes ;

Aux champs mes yeux ont un printemps

Et toutes montrances gentilles [5],

Ou bien on dit avec Tibulle

Celui, hélas ! est tout de fer

Qui veult es villes habiter !

Des ébats, plaisirs et Délices du pays d’Anjou, par Jacques Bruneau, sieur de Tartifume,  in La Revue de l’Anjou, Première Année, Livraison de Septembre-Octobre 1852, Deuxième Partie.


[1] Intrigue, adresse.

[2] En France, l’an commençait à Pasque.

[3] Mes Stances de l’amitié imprimées en 1602.

[4] Pars pedibus plaudunt Charlas, et carmina dicunt, Virg. 6, Enéide, v. 614.

[5] Sanazar, Lib. I.

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